Chaque fois que je croise un Bowie

Le froid est impardonnable aujourd’hui. Je suis sur la route et j’en profite pour vérifier l’état des chiens enchaînés dehors à l’année longue. Je suis inspectrice à la SPCA de Montréal et je suis chargée d’appliquer les lois qui protègent les animaux. Cependant, puisque ces lois permettent encore de garder des chiens attachés dehors en permanence, je ne peux pas obliger les gens à rentrer leur chien à l’intérieur quand il fait -30°C. Dans ce temps-là, mon équipe et moi faisons de la route pour nous assurer que les chiens enchaînés ne périssent pas dans le froid. J’arrive sur les lieux, je sors de mon véhicule et un vent glacial saisit mes poumons, vous savez ce vent qui empêche de respirer pendant quelques instants quand on sort dehors l’hiver? Celui-là.

Pas un seul arbre sur la propriété, juste des champs blancs et glacés au-dessus desquels tourbillonne le blizzard poudreux. J’aperçois la niche au toit bleu. Elle est en bon état, son plancher est surélevé, son entrée est assez petite, bref, elle est conforme à la loi. Je n’ai pas besoin de m’approcher beaucoup pour que son occupant m’aperçoive. Un beau grand berger croisé sort du petit abri. J’ignore son vrai nom, mais étant déjà venue ici, je l’ai baptisé « Bowie », comme le chanteur, il a un œil brun et l’autre bleu. Il porte un collier en nylon rouge auquel est attachée une chaîne d’environ six pieds qui le relie à la niche. Toujours pas d’infraction.

Bowie aboie à quelques reprises en guise de salutation. Il s’approche de moi et renifle mes bottes en remuant doucement la queue. Son museau grisonnant et ses beaux yeux doux m’indiquent que Bowie en a vu d’autres. Les gens qui gardent des chiens à l’attache de la sorte vous diront souvent que c’est pour « garder le terrain ». Entre vous et moi, je ne vois pas comment un gros toutou de dix ans attaché à six pieds de chaîne va garder grand-chose.

Un chien de cet âge et de cette taille commencera forcément bientôt à avoir de l’arthrite dans les hanches, si ce n’est pas déjà le cas. Comment quelqu’un a pu le laisser dehors aujourd’hui? Je suis furieuse. Je connais cet endroit et je sais pertinemment que le propriétaire a un autre chien, qu’il garde à l’intérieur, parce que plus petit, parce qu’il ne perd pas son poil, parce que celui-là c’est le « chien de maison ». Pourquoi en garder un dans la maison et un dehors? Sauf que je sais déjà pourquoi, j’entends la voix résonner dans ma tête : « C’t’un moitié berger allemand ça, ma p’tite fille, c’est faite pour être dehors». Si j’avais un dollar à chaque fois que j’entends ça.

Bref voilà, je me retrouve face à une situation qui m’indigne profondément, mais pour laquelle je ne peux pas faire grand-chose. Tout est légal : la niche est conforme, le chien ne semble ni malade, ni maigre. Il fait -30ºC vous vous rappelez? Et pourtant mon seul pouvoir actuellement est celui de ma persuasion, et il va sans dire qu’il est limité. Je quitte Bowie et me dirige vers la maison. Je frappe à la porte et le propriétaire de Bowie, que je reconnais, me répond. Après deux ou trois commentaires sur la température glaciale qu’il fait aujourd’hui, je lui rappelle que son chien a besoin d’exercice et de contact social, que ce serait bien qu’il le détache parfois pour prendre des marches. Je mentionne qu’il commence à être vieux et qu’il ne devrait pas être dehors par de telles températures. Je lui suggère aussi de mettre un coupe vent dans la porte de la niche pour empêcher le vent et la poudrerie d’y entrer. Il hoche la tête poliment, sachant très bien qu’il n’est obligé à rien.

En retournant vers ma voiture, je fais un petit détour du côté de la niche bleue et gratouille une dernière fois Bowie derrière l’oreille, qui frappe d’un coup sec le bout de sa chaîne en essayant de me suivre. Le cœur fendu, je remonte dans ma voiture et je jette un dernier regard à Bowie, qui me regarde avec ses beaux yeux vairons. Je repars sur la route, en direction de mon prochain suivi de chien enchaîné en pensant aux longues promenades, aux escapades en camping, au lit douillet à l’intérieur et aux permissions spéciales de monter dans le lit le dimanche matin dont aurait pu profiter ce beau berger croisé aux moustaches grisonnantes si seulement il avait atterri ailleurs.

Le chien a beau être le meilleur ami de l’homme, mon travail sur la route me porte parfois à croire que l’homme n’est que très rarement à la hauteur de la réciprocité de la fonction. Le chien ne veut que plaire et être en contact avec son humain. L’isoler au bout d’une chaîne, qui plus est l’exposer à des conditions climatiques extrêmes, est tout simplement cruel.

Chaque fois que je croise un Bowie, mon cœur est meurtri, à chaque fois. S’il vous plaît, exigez du gouvernement qu’on interdise l’enchaînement en permanence des chiens en visitant www.coupelachaine.ca. Je vous en prie, coupez la chaîne.

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elyse_bioElyse G. Hynes est inspectrice et constable spéciale au département des enquêtes et inspections de la SPCA de Montréal depuis avril 2014. Bachelière en droit de l’Université de Montréal, elle est également détentrice d’un certificat en criminologie du même établissement. En tant que chef d’équipe du département, son rôle est de coordonner le travail des inspecteurs sur le terrain et de s’assurer que les enquêtes concernant la cruauté et la négligence envers les animaux soient menées à terme. Passionnée de chevaux, Elyse est aussi bénévole pour Galahad, un organisme dont la mission est de trouver des foyers pour des équins rescapés. Elle partage sa vie avec sa chienne, Holly, son chat, Capitaine Tofu et son cheval, Achilles. (© Photo d’Elyse : Anik Therrien-Létourneau, photographe)

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Les chiens sont des animaux sociaux qui méritent d’être traités comme des membres de la famille à part entière – pas de passer leur vie au bout d’une chaîne. Pourtant, la triste réalité veut qu’un très grand nombre de chiens au Québec passent toute leur vie enchaînés dehors, essentiellement condamnés à la prison à vie. Cette situation s’explique par le fait que dans notre province, il demeure possible, en toute légalité, de garder des chiens continuellement attachés, même si cette pratique est à la fois cruelle et non sécuritaire.